Le défi de Merkel et les mots de l’AFD

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4 septembre 2016 par S. Martineau

« Wir schaffen das! » Nous y arriverons. À quoi ? À accueillir dignement des centaines de milliers de réfugiés syriens.

Cette courte phrase, prononcée par la chancelière il y a un an, a été comme un défi lancé à la générosité allemande. Elle a durablement changé l’image d’Angela Merkel. À travers elle, Merkel a gagné pour beaucoup, en particulier à gauche, une touche d’humanité que l’on avait peine à trouver chez cette femme réputée froide, calculatrice, très en retrait.

Chez d’autres, ces trois mots traduisent le mépris de la chancelière pour le petit peuple allemand, obligé de se serrer la ceinture pour accueillir toute la misère du monde. « Danke Merkel » (merci Merkel), peut-on lire très souvent sur les réseaux sociaux.

Sur cette année écoulée et l’Allemagne telle qu’elle change, je vous conseille la lecture de ce billet de ma collègue Elisabeth : « L’année qui a changé l’Allemagne ». Elle y souligne le rôle essentiel joué par le bénévolat.

Pari gagné

Il se dit qu’un Allemand sur dix s’est impliqué d’une manière ou d’une autre dans l’accueil des réfugiés. À ce niveau-là, le défi a été plus que relevé. À Hambourg, on a assisté à de formidables mouvements de mobilisation, notamment lorsque plusieurs centaines de réfugiés ont été logés dans une halle de la Foire expo. Tout le quartier voisin du Karolinenviertel s’est remonté les manches pour fournir ces personnes en vêtements. Mais aussi en traducteurs, en accompagnants pour les démarches administratives… L’initiative continue d’ailleurs d’exister et de répartir des dons, même si les réfugiés de la halle ont depuis été envoyés vers d’autres hébergements.

Des initiatives de ce genre, il y en a eu partout en Allemagne. Dans les villes comme les campagnes. À l’est comme à l’ouest.

Pari perdu

Là où Merkel a perdu son pari, et les élections régionales ce dimanche en Mecklembourg-Poméranie le confirment, c’est qu’elle a braqué une partie importante de la population allemande contre elle.

Pas seulement à l’extrême droite, qui crie au « grand remplacement » par des réfugiés forcément islamistes.

Elle a aussi perdu des points au centre et dans son propre parti. On lui reproche d’avoir mal compris l’ampleur du problème. De n’avoir pas mis de limites à l’arrivée des réfugiés, même si Merkel est allée jusqu’à négocier avec la Turquie pour bloquer l’accès aux côtes européennes.

Mais clairement, le mouvement anti-Merkel le plus structuré est aujourd’hui le parti Alternative pour l’Allemagne (Alternative für Deutschland, AFD). Créé comme un parti euro-sceptique, il a rapidement trouvé sa place à l’extrême droite, entre les néo-nazis du NPD et les conservateurs colériques de la CSU bavaroise.

Les nouveaux « démocrates »

Avec la montée de ce parti, c’est tout un nouveau vocabulaire qui est apparu dans la sphère publique ou qui a été réapproprié.

Avant tout, l’AFD se réclame de la démocratie. Ses soutiens dénoncent la collusion entre les partis traditionnels de gouvernement, CDU (Merkel) et SPD (Gabriel) qui accaparent le pouvoir depuis l’après-guerre et pervertissant la démocratie. Et qui forment actuellement une « grande coalition » au niveau fédéral. L’AFD se fait donc le champion de la démocratie directe, citant régulièrement l’exemple suisse.

« Populisme » est l’étiquette fourre-tout que ses détracteurs tentent en conséquence de lui coller.

Le thème favori du parti, on l’aura compris : les réfugiés. Des responsables de premier plan n’hésitent pas à parler d’« inondation humaine » (menschliche Überflutung), évoquent le risque d’être « étranger dans son propre pays » (fremd im eigenen Land). Des expressions empruntées aux identitaires et à la droite la plus conspirationniste.

Les manifestants anti-islam du mouvement Pegida accusaient Merkel et son gouvernement d’avoir trahi le peuple (Volksverräter), reprenant à leur compte un slogan fort des manifestations contre le régime communiste est-allemand : « Nous sommes le peuple » (Wir sind das Volk). Beaucoup de pro-Pegida se retrouvent aujourd’hui derrière le parti AFD.

« République bananière »

Sur les réseaux sociaux, les anti-« Wir schaffen das » sont décomplexés et reconnaissables à leur vocabulaire. Tels des cadres de parti avec leurs « éléments de langage » les soirs d’élections. Derrière chaque fait divers (réel ou non) impliquant un réfugié, ils voient la confirmation que l’islam – le réfugié était-il musulman, peu importe – est incompatible avec la démocratie à l’occidentale.

Ils s’informent sur des sites et blogs d’extrême droite, considèrent les partis traditionnels, de l’extrême gauche aux conservateurs, comme un même amalgame rouge-vert-crade (rotgrünversifft). Rempli de politiciens malhonnêtes, drogués, pédophiles (référence à un débat déjà ancien chez les écologistes sur les mineurs et le sexe). Ils voient en l’Allemagne une « république bananière » (Bananenrepublik) ou une « dictature Merkel », digne héritière de l’ancienne RDA.

Ils ne croient pas aux statistiques selon lesquelles les attaques racistes contre des foyers de réfugiés ont augmenté. Ils préfèrent penser que les réfugiés ont mis eux-mêmes le feu aux locaux (c’est en effet arrivé au moins une fois). Ou bien renvoient la balle vers l’extrême gauche, qui mettrait selon eux le pays à feu et à sang. Mais sans provoquer de réaction de la police (un comble quand on sait comment la police allemande se comporte avec les manifestants d’extrême gauche).

Les « bonnes gens »

Ils accusent les grands médias d’être télécommandés, d’être la presse du mensonge (Lügenpresse), les médias du système (Systemmedien), les flutes de la propagande (Propagandaflöten).

Quant aux Allemands qui acceptent la politique d’accueil des réfugiés, ce sont pour eux les « Gutmenschen » (les « bonnes gens » avec de gros guillemets), avec leurs lunettes roses (Rosarote Brille), qui sont assez bêtes pour venir applaudir les réfugiés à leur arrivée à la gare (Bahnhofklatscher) et leur offrir des peluches, ce qui en fait des jeteurs de peluches (Plüschtierwerfer).

Le ton de la discussion publique est devenu encore plus agressif après les événements de la nuit du Nouvel An 2016 dans plusieurs grandes villes allemandes, mais surtout à Cologne. Dans des circonstances encore peu claires, plusieurs centaines de jeunes hommes s’étaient retrouvés au niveau de la gare centrale de Cologne et avaient agressé des passants, leur volant portables et porte-monnaies, mais surtout s’en prenant sexuellement à de nombreuses femmes présentes sur les lieux.

Des centaines de plaintes ont été déposées depuis pour attouchements ou agressions sexuelles. Les auteurs seraient pour la plupart originaires du Maghreb et donc pas directement liés à la vague actuelle de réfugiés (plutôt venus de Syrie, d’Irak, d’Afghanistan…).

Les passeurs ont leur reine

Peu importe. L’essentiel pour les pro-AFD, c’est de démontrer que l’islam est… incompatible avec l’Allemagne. Bingo.

Merkel, la « reine des passeurs » (Schleuserqueen), a donc « invité » tout le monde musulman à venir « enrichir » le pays. « Et on nous avait dit qu’ils étaient tous médecins ou ingénieurs », lit-on souvent.

Certains vont jusqu’à affirmer que la guerre civile syrienne et ses réfugiés sont un complot de l’Occident pour fournir une main d’œuvre pas chère dans les entreprises d’Allemagne ou d’ailleurs. Pour venir concurrencer les moins qualifiés.

On assiste à de véritables scènes de défoulement collectif en ligne, où des internautes se réjouissent du décès d’un réfugié nigérian, tabassé à mort en Italie. Ou bien, lorsqu’un père de famille syrien, dans son hébergement berlinois, raconte qu’il ne peut pas faire venir légalement sa femme et sa fille, la foule brune, l’écume aux lèvres, vient le traiter de lâche. « Tu as laissé ta femme et tes enfants, au lieu de combattre pour ton pays. Tu te fais pousser le ventre aux frais du contribuable allemand. »

À vomir.

Dans ce contexte, aucune possibilité de dialogue. Les internautes qui auraient des critiques légitimes contre l’accueil des réfugiés, tel qu’il est pratiqué, se voient traités de « nazis ». Les autres sont des naïfs, des « trop bon trop con ». Le niveau zéro du débat.

Des médias mal outillés

Si les réseaux sociaux ne sont pas un miroir fidèle de la société, cette perte de qualité du débat public est notable, tout comme en France. Et il n’est bon pour personne que les mots soient vidés de leur sens, ou détournés pour des buts politiques, comme tentent de le faire l’AFD et ses soutiens.

Une chose est sûre : comme en France avec le FN, les médias peinent à parler correctement de l’AFD et de ses électeurs. En les caricaturant ou les dénigrant, ils en font des victimes. Et poussent ainsi toute une partie de l’opinion vers une « presse » alternative, où le sens des mots est vraiment le dernier des soucis.

Et Merkel dans tout ça ? Elle garde le cap. On peut en penser ce qu’on veut, mais tout de même : elle est un phénomène politique hors du commun !

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2 réflexions sur “Le défi de Merkel et les mots de l’AFD

  1. S. Martineau dit :

    Merci Elisabeth ! Après je pense que la crise des réfugiés a été un catalyseur pour une dynamique qui existait. Le public de l’extrême droite était là, on l’avait vu au moment des manifs contre la grande mosquée à Cologne. Le discours raciste s’était déjà décomplexé avant 2014. Mais comme beaucoup, je crois, j’ai été surpris par la vitesse avec laquelle l’Allemagne a « rattrapé » la France en matière de méfiance vis-à-vis des médias, en matière de racisme affiché sur la place publique. D’autant que le système politique allemand est moins verrouillé par les partis de gouvernements qu’en France.

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  2. elisabeth dit :

    Une analyse très bien documentée et qui reflète avec précision l’état de grand trouble et de grande violence – verbale mais aussi physique – dans laquelle se trouve désormais la société allemande. C’est d’autant plus préoccupant que les élections fédérales se déroulent l’année prochaine. L’objectif de l’AfD n’est pas le dialogue politique mais au contraire le détournement des notions habituelles, comme démocratie, liberté, identité pour provoquer le rejet.

    Aimé par 1 personne

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