Namibie : clichés sur cet « autre » génocide

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10 juillet 2015 par S. Martineau

"Herero dolls" (Image CC BY par Gusjer / flickr)

« Herero dolls » (Image CC BY par Gusjer / flickr)

En France comme en Allemagne, les médias ont un problème avec la période coloniale allemande en Namibie.

Une période qui a duré de 1885 environ, jusqu’en 1915. Et qui est évoquée généralement pour revenir sur la répression des populations héréro et nama, soulevées à partir de 1904 contre l’armée allemande et l’accaparement de leurs ressources, dans ce qui était alors le Sud-ouest africain allemand (Deutsch-Südwestafrika).

Une délégation namibienne était justement à Berlin cette semaine pour tenter d’obtenir des autorités allemandes la reconnaissance d’un « génocide », qui serait dans ce cas le premier du XXe siècle.

Côté médias allemands, le sujet est pris avec des pincettes. Quelle place donner à cet « autre » génocide ? Il a déjà été bien compliqué de re-construire une idée de l’Allemagne après la tentative d’extermination des Juifs d’Europe (les persécutions contre les Roms, les homosexuels ou les personnes handicapées sont nettement moins présentes dans le discours sur la Seconde Guerre mondiale).

Côté médias français, on observe un biais quasi systématique : on voit dans ces événements le prélude évident de la politique raciste du IIIe Reich et du génocide des Juifs. On prend beaucoup moins de pincettes. J’avais même vu un « documentaire » qui expliquait – telle une évidence – que les Allemands avaient testé en Namibie ce qu’ils feraient plus tard à plus grande échelle en Europe. Camps de concentration, hiérarchie des races, extermination…

Ah, les experts de l’histoire à rebours…

Jusqu’à récemment, les articles consacrés au sujet étaient rares, en France. J’ai une alerte Google sur la Namibie et généralement elle ne comporte que des papiers sur l’économie (diamant, marbre, mais surtout uranium!), la faune ou le rugby.

Les choses ont un peu changé depuis la parution en janvier d’un roman historico-indigné, « Blue Book », de l’écrivain Élise Fontenaille-N’Diaye. Un roman qui a bénéficié d’une importante couverture médiatique.

Ce « Blue book » qui donne son titre au livre, c’est un rapport commandé par les autorités britanniques, après avoir pris la relève des Allemands en 1915 comme force colonisatrice. Il a un intérêt historique certain : il comporte de nombreux témoignages d’époque sur les exactions de l’armée allemande. Mais il ne peut pas être considéré comme une source neutre. C’est, aussi, un outil de propagande.

Cela n’a pas beaucoup gêné l’auteur. Sur la base de ce « Blue Book », le livre est une caricature romancée. Les leaders autochtones sont des caricatures de héros ne manquant d’aucune qualité et les Allemands sont des caricatures de méchants. Ça ne sert ni aux victimes, ni à la vérité historique. Cette guerre coloniale était suffisamment sanglante pour ne pas avoir à forcer le trait.

"The Forgotten Genocide" (Image CC BY-NF par Raymond June / flickr).

« The Forgotten Genocide » (Image CC BY-ND par Raymond June / flickr). Display case in the Alte Feste/Old Fort (now a museum commemorating Namibian independence) showing historical photos of Ovaherero and Nama prisoners of war in concentration camps as well as prisoners’ chains.

De plus, Élise Fontenaille-N’Diaye présente l’histoire comme s’il s’agissait de faits jusque là inconnus. Or, ce débat sur la responsabilité de l’Allemagne en Namibie a été lancé dès les années 1960 par les travaux d’un chercheur est-allemand, Horst Drechsler (on peut trouver la traduction anglaise de sa thèse sous le titre « Let Us Die Fighting »). Et ce dernier, même s’il considère tous les historiens non-communistes comme des « bourgeois », est bien moins caricatural que ce « Blue Book » moderne.

Son livre n’est toutefois pas très digeste. Pour ceux que la Namibie intéresse, je conseillerais « Namibie – Les derniers colons d’Afrique » de Christine von Garnier, aux éditions L’Harmattan. L’auteur y raconte son arrivée au Sud-Ouest africain en 1967, sa découverte des hiérarchies raciales toujours très fortes et, plus tard, ses rencontres avec des membres de la SWAPO, le mouvement de lutte pour l’indépendance. C’est écrit avec beaucoup d’intelligence, même si ça ne traite pas directement du génocide.

C’est en tout cas bien plus instructif que ce papier publié cette semaine sur Berlin est à nous : « L’Allemagne prête à reconnaître le génocide des Hereros ? » Un texte traduit de l’anglais et signé d’un « reporter militant André Vltchek ». Il y décrit des choses bien réelles (les écarts de pauvreté, la domination économique d’une minorité blanche sur la Namibie actuelle, la présence de monuments de l’époque coloniale allemande à Windhoek et dans d’autres villes du pays…) mais avec un tel manque de recul que j’ai eu du mal à finir l’article.

Lisez plutôt celui-ci, lu sur le site de Jeune Afrique et qui porte quasiment le même titre. Mais dans ce cas, on est prêt à croire qu’il s’agit d’un journaliste.

Enfin, pour en revenir à l’actualité, la délégation namibienne n’est pas venue pour rien en Allemagne. Elle n’a certes pas réussi à rencontrer le président allemand Joachim Gauck. Mais le président du Bundestag, le conservateur Norbert Lammert, a employé pour la première fois le terme de « génocide » à propos de la Namibie.

S’exprimant dans l’hebdomadaire Die Zeit, Lammert observe : « Celui qui parle du génocide des Arméniens en 1915 dans l’empire Ottoman, celui-là doit qualifier de la même manière les crimes de l’armée allemande contre les populations autochtones dans l’ancien Sud-Ouest africain. […] Si l’on se réfère aux critères actuels du droit international, la répression du soulèvement des Héréro était un génocide. »


 

Ajout le 10.07.2015 au soir : le ministère allemand des Affaires étrangères a fait savoir au cours de la journée que le gouvernement reconnaissait désormais le génocide (Völkermord) dans l’ancien Sud-ouest africain. La position officielle de Berlin est désormais la suivante : « La guerre d’extermination en Namibie entre 1904 et 1908 fut un crime de guerre et un génocide » (Der Vernichtungskrieg in Namibia von 1904 bis 1908 war ein Kriegsverbrechen und Völkermord).

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5 réflexions sur “Namibie : clichés sur cet « autre » génocide

  1. Cécile dit :

    C’est effectivement nécessaire de prendre du recul! mais je ne suis pas aussi catégorique que toi concernant le Blue book (original): les crimes commis qui y sont décrits sont aussi ceux racontés par les descendants des victimes. L’Allemagne doit aussi reconnaître ce passé!

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    • M.S. dit :

      Je ne dis pas qu’il ne faut pas s’intéresser à ces témoignages. Je dis que de prendre le Blue Book comme source unique est problématique. De plus, les chefs des Héréro et des Namas étaient suffisamment charismatiques pour ne pas avoir à en rajouter deux caisses.

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      • Cécile dit :

        je ne comprends pas ta dernière phrase? Après le génocide, les leaders étaient réduits au silence, Les hereros et les namas n’ont pas eu l’opportunité de s’exprimer sur le sujet.. mis à part dans l’enquête menée par l’officier britannique! C’est quand même une source importante, même s’il faut en prendre d’autres…

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      • M.S. dit :

        Je parlais du livre paru en janvier dernier, où les chefs des Nama et des Héréro jouent des rôles importants. Mais caricaturaux.

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      • Cécile dit :

        c’est un roman! pas un livre d’histoire! 😉 perso j’ai bien aimé

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