Lampedusa est partout

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14 mai 2015 par S. Martineau

"Pourquoi nous avons besoin des quotas" titrait la tageszeitung mercredi 13 mai

« Pourquoi nous avons besoin des quotas » titrait la tageszeitung mercredi 13 mai

La tageszeitung présentait hier en Une une carte d’Europe la tête en bas, avec la Grande-Bretagne au bord de la Méditerranée. Et observait en substance que si la géographie était ainsi faite, c’est David Cameron qui en appellerait aujourd’hui à la solidarité européenne. Au lieu de chercher à faire obstacle au projet de quotas voulu par la Commission.

Quant aux médias allemands, ils traitent de ces quotas avec toute la bonne conscience que leur donne l’attitude actuelle des autorités allemandes envers les réfugiés. Il faut bien le dire, l’Allemagne se donne du mal pour héberger un maximum de ces migrants, alors même que le nombre de demandes d’asile devrait atteindre 400.000 cette année, deux fois plus qu’en 2014 (et les services concernés étaient déjà au bord de la crise de nerf). Et ce plus seulement dans les grandes villes.

Cela ne signifie pas que l’arrivée de réfugiés dans certains quartiers ou certaines villes ne provoque pas de réactions négatives, voire violentes. À plusieurs reprises récemment, des bâtiments prévus pour abriter des réfugiés ont été incendiés. À Hambourg, des habitants d’un des quartiers les plus aisés de la ville ont déposé un recours en justice contre l’installation de plusieurs centaines de demandeurs d’asile. Ils ont pour l’instant obtenu gain de cause, mais les autorités assurent que ce site ouvrira tôt ou tard.

Mon impression, c’est que globalement l’accueil des réfugiés se fait relativement humainement en Allemagne et que les exemples négatifs sont minoritaires.

Reste que dans leur traitement de cette crise migratoire, les médias reprennent souvent le vocabulaire des politiques : il faut aider les victimes de la guerre et de la misère (mais si t’es un migrant économique, gare à toi !), lutter contre les méchants passeurs… et globalement arrêter le flux de migrants parce que quand même on va être débordé tôt ou tard…

Pour rappel : la presse (pas que) à scandale prédisait déjà au début des années 90 que l’Allemagne allait être débordée par les étrangers.

Si on résume bien (et ces observations sont valables également pour les médias français) :

– on veut bien accepter ces réfugiés parce qu’ils ont risqué leur vie pour venir ;

– on veut bien faire venir des journalistes ou des blogueurs parce que ça fait de la bonne publicité ;

– les autres victimes de la guerre/de la « misère » peuvent tranquillement rester chez elles (ou en fuite, ou dans un camp quelque part). On ne va quand même pas prendre le droit d’asile suffisamment au sérieux pour que les gens puissent faire les démarches d’où ils sont. Même si… il est question d’ouvrir un centre au Niger (pourquoi seulement là ?) pour permettre une voie légale. Pratique pour les Congolais, les Centrafricains, les Érythréens…

Sur ce sujet, cette vidéo pas très politiquement correcte diffusée dans Extra3, sur la chaîne NDR (à partir de 8’32 », en allemand) :

– on ne remet pas du tout en question la fermeture des frontières, frontières qui doivent rester grandes ouvertes pour les bons produits européens qu’on vend en Afrique. Poulet congelé et fusils (les fusils allemands sont parmi les plus vendus du monde). Tout est bon dans l’export.

– on observe ces migrants comme une masse sans identité. On se fend parfois d’un petit reportage au Sénégal à la rencontre des mères ou des femmes restées sur place, mais ces personnages sont presque toujours représentés comme des êtres passifs. D’une certaine manière, on n’arrive pas à imaginer qu’une personne intelligente entreprenne un voyage aussi risqué vers l’Europe.

Une croyance entretenue par le fait que les réfugiés sont peu organisés et peu audibles, avec plusieurs exceptions notables, en particulier le groupe Lampedusa in Hamburg, qui dénonce l’absurdité des règles européennes en matière d’asile (le fameux Dublin II qui est aujourd’hui malmené). Ces migrants, passés par l’Italie – c’est le cas de beaucoup beaucoup de réfugiés présents en Allemagne – pointent par ailleurs le rôle de l’Europe dans la guerre en Libye, où ils travaillaient pour la plupart avant la chute de Kadhafi.

– les arrivées de migrants sortent de « nulle part ». L’actualité africaine étant très peu traitée tout au long de l’année, il n’y a pas de contexte, pas de différence faite entre les pays d’origine, les motifs de départ… Et les responsabilités européennes que l’on pourrait trouver derrière ces départs, si on cherchait un peu. À commencer par le rôle pernicieux de la politique agricole commune…

Sans relais dans les pays d’origine, sans connaissance du terrain, les journalistes en sont réduits – ou se réduisent – à compter les bateaux et les morts (un contre-exemple positif en parlant de comptage : The Migrants Files).

En 2008, en stage au bureau de Rome de l’AFP, j’étais souvent chargé de rédiger les dépêches sur les débarquements de migrants à Lampedusa. Cet été-là (il y a beaucoup moins de traversées l’hiver) déjà, plusieurs centaines de personnes arrivaient chaque semaine. Et le fonctionnement habituel des médias veut que 10 migrants le premier jour est une info. Mais 10 autres le deuxième jour est déjà moins une info. Ce n’est plus « surprenant ». Alors on ne fait une dépêche que s’ils sont 20, ou 50. Et puis on arrête tout bonnement de publier des dépêches. Jusqu’au prochain élément de nouveauté.

Cette année, pour je ne sais quelle raison, un naufrage a marqué les esprits plus que les autres. Je m’en réjouis. Cela fait apparemment bouger des choses au niveau politique. Mais au niveau des médias ?

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