Presse allemande : la politique française en dilettante

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28 mars 2015 par S. Martineau

Il m’est arrivé souvent de préparer la revue de la presse allemande et je connais donc assez bien les principaux quotidiens nationaux et leurs partis-pris. Toutefois j’ai été surpris par le niveau des commentaires et des réactions après les élections départementales en France dimanche dernier. Ce billet est la version française d’un commentaire que j’ai écrit pour le site Debbatiersalon. J’ai légèrement remanié le texte pour le rendre plus compréhensible.

Un tract du FN à l'occasion des européennes de 2009

Un tract du FN à l’occasion des européennes de 2009

Les résultats des élections départementales en France sont une « surprise », pouvait-on entendre à longueur de journaux dimanche et les jours suivants en Allemagne. Les commentaires de la presse papier n’étaient pas beaucoup plus inspirés.

Une « surprise » ? D’après qui ? Qui est l’expert qui inspire ainsi les médias allemands quand il s’agit de politique française ?

Les commentateurs se sont surtout appuyés sur des chiffres – les résultats des dernières européennes notamment –, des sondages… Et sur la peur que suscite le succès du Front National. Mais ils semblent manquer d’une vraie compréhension du système électoral français et de la dynamique politique actuelle. Quelques points méritent d’être éclaircis.

Comparer le FN et Syriza ?!

En voilà une bonne idée de la Süddeutsche Zeitung – journal que j’apprécie par ailleurs – dans son commentaire de lundi ! Oh oui. Tous ceux qui expriment une critique de la politique européenne d’austérité… dans le même sac ! Donc Syriza égale FN égale Podemos. Et comme le FN est mauvais, Syriza est forcément mauvais également. Et bête aussi. Est-ce qu’on ne pourrait pas envisager une seconde qu’il arrive aussi au FN de poser des questions légitimes ?

Une grande partie de la population européenne s’interroge sur le bien-fondé de l’austérité. Y compris en Allemagne. Le fait que beaucoup de journalistes, par paresse intellectuelle, aient fait de « réforme » un synonyme d’austérité ne veut pas dire que les gens ne sentent pas dans leur quotidien les effets néfastes de cette obsession de l’équilibre budgétaire (du « zéro noir », ou Schwarze Null, comme on dit en Allemagne).

Si les partis de gouvernement, où qu’ils soient en Europe, n’ont pas pris cette inquiétude au sérieux, cela ne signifie pas que tous les partis qui cherchent des réponses sur ce thème sont à mettre dans le même sac des dangereux populistes irresponsables.

Le « premier parti de France »

Il est habituel en France que le parti au pouvoir soit sanctionné dans les urnes, que les élections soient locales ou nationales, dès qu’il a passé quelques années (ou mois) en poste. Peu importe son bilan au pouvoir. Si les socialistes sont au gouvernement, alors les Français votent UMP. Ou le contraire. Pendant mes 17 frustrantes années en tant qu’électeur, j’ai pu observer cela à de nombreuses reprises, incrédule. Comme si les gens ne jetaient même pas un œil aux programmes… Mais ils ne feraient pas ça, non…

Entre-temps, et le tabou est clairement brisé depuis les européennes, le FN s’est imposé comme une nouvelle composante de cette dynamique. Mais il ne l’abolit pas. Il s’y ajoute. Et comme beaucoup d’électeurs continuent à voir dans le FN ce qu’il est, un parti xénophobe et un danger pour la démocratie, ils continuent leur petit jeu du bulletin-sanction.

Le fait que Marine Le Pen affirme sur ses affiches « Le premier parti de France » ne nous oblige pas à y croire. C’est une des caractéristiques centrales de sa stratégie, de son « storytelling », de se présenter toujours en vainqueur.

La France de Charlie

Quel a été l’événement politique récent le plus marquant en France ? Un événement totalement absent des commentaires de la presse allemande ces derniers jours : les manifestations pour la liberté de la presse et contre le terrorisme après les attaques meurtrières contre Charlie Hebdo et l’Hyper Cacher. On a vu à cette occasion une France ouverte sur le monde et gourmande de caricatures.

Ça ne colle pas avec la France FN.

Comme dans tous les pays, il y a en France presque autant de comportements de vote que d’électeurs. Il y a une France contre le mariage homosexuel, et une France pour. Une France contre l’énergie atomique, et une France qui ne se casse pas trop la tête à y penser.

Il y a une France persuadée que les musulmans – ou les hommes politiques, les journalises, les Juifs, les Francs-Maçons, les gauchers, les banquiers, la CIA, les Russes… – sont responsables de tout. Une France consciente de la chance qu’il y a à vivre dans l’un des pays les plus riches du monde. Malgré tous les débats incessants sur une « crise » qu’on nous vend depuis les années 1970.

La « victoire » de Sarkozy

François Hollande est tellement contesté (c’est une véritable mode, c’est tellement cool de détester Hollande), qu’une victoire de l’UMP était clairement prévisible. Et cela avec Sarkozy comme avec Juppé. En ce sens, le résultat est décevant pour le parti conservateur. Et ce n’est pas une surprise.

L’UMP a traversé une crise profonde à la suite de la présidentielle 2012, avec une très grosse ardoise de campagne et deux candidats irréconciliables pour la direction du parti. Celui-ci reste clairement divisé entre une ligne Juppé, qui affiche ses distances avec le FN, et une ligne Sarkozy qui prône le ni-ni et s’approprie les thèmes frontistes.

Par ailleurs, Nicolas Sarkozy est toujours impliqué dans au moins sept procédures judiciaires. Alors, quand des médias respectables le désignent comme « vainqueur » du jour, c’est comme s’il était un homme politique tout à fait normal. Mais il ne l’est pas. Ou alors Silvio Berlusconi est un homme politique tout ce qu’il y a de plus normal.

Un risque pour le Front National

Pour analyser correctement les résultats de dimanche dernier, il faut d’abord avoir à l’esprit qu’il s’agit d’un scrutin majoritaire, comme la plupart des élections en France. C’est donc la victoire dans chaque canton qui est déterminante, et pas le pourcentage atteint au niveau national.

Ce n’est pas la même chose de voter pour Marine Le Pen aux européennes (seul scrutin à la proportionnelle) et de voter pour un duo de candidats locaux du FN dans son propre canton.

Alors certes, le FN a réussi à être présent dans plus de 90% des cantons (dans mon canton, en Sologne, il n’y a ni socialistes, ni Verts, mais deux listes de droite, plus le FN) mais a mis ainsi en danger sa stratégie de légitimation.

Car si le PS et l’UMP disposent depuis longtemps d’un réseau de candidats locaux, le FN a dû en grande partie construire ce réseau pour l’occasion. Et comme le temps pressait, tous les profils n’ont pas été étudiés à la loupe. Ainsi, il y a eu des révélations sur des candidats qui ne cachaient pas (y compris sur Facebook) leur admiration pour un certain Führer venu d’Autriche. Ou bien qui comparaient les étrangers avec des animaux. Des attitudes désormais « no go » au Front National. Mais qui sont profondément ancrées dans son ADN.

Pour qui voter ?

Ce que les commentateurs ne disent pas, c’est que les Français ne se sentent pas pris au sérieux en tant qu’électeurs. Moi pas, en tout cas.

Notre système électoral majoritaire donne un avantage très net aux deux partis de gouvernement. Et cette position avantageuse a été longtemps justifiée par l’argument suivant : si l’on vote à la proportionnelle, le FN entrera à l’Assemblée nationale.

Résultat de cette fine stratégie ? Le FN a fait de ce blocage institutionnel son arme principale. Et les Le Pen ne se lassent pas d’affirmer qu’ils sont victimes d’un complot visant à les tenir écartés du pouvoir. Qui viendra les contredire, alors qu’avec 20 à 30% des voix au niveau national, ils sont quasi exclus de l’Assemblée ?

Aujourd’hui, la situation est la suivante : le FN est assez fort pour bousculer la position dominante des deux « grands ». Et malgré tout, le PS et l’UMP continuent de penser qu’ils ont un droit à conserver ce statut particulier. Sans être jamais capable d’expliquer les grands enjeux de société, la « crise », le chômage, l’immigration…

PS comme UMP sont aujourd’hui avant tout des machines à faire campagne. Mais où sont les idées nouvelles ? Les nouveaux visages ?

En France, on en est venu à voter contre. Contre Hollande, contre les socialistes, contre Sarkozy…. Et parce que des hommes politiques ne parviennent plus à expliquer l’évolution de la société, on en oublie comme on est chanceux de vivre dans une démocratie (imparfaite).

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Une réflexion sur “Presse allemande : la politique française en dilettante

  1. […] y a quelques semaines, je vous faisais part de ma surprise quant au niveau des articles consacrés aux élections départementales françaises […]

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